Le Jardin des Lunes — Une autonomie soignée
À Meymac, en Haute-Corrèze, Charlotte et Lobsang vivent depuis neuf ans dans une maison en terre-paille auto-construite et autonome, au cœur d'un jardin-forêt comestible. On a posé le van chez eux plusieurs jours et partagé leur quotidien.
Par Jon & Aline
Le Jardin des Lunes, c’est un lieu que nous souhaitions visiter avant même de partir. Nous l’avions découvert dans une vidéo du youtubeur « jeune paysan », et leur projet nous a tout de suite semblé rassembler d’un coup plusieurs de nos inspirations : une maison en terre-paille auto-construite et autonome, une famille qui produit sa propre énergie et ses légumes, et un jardin nourricier. À cela s’ajoutait notre envie de découvrir la Haute-Corrèze, dont nous n’entendions que du bien.
Deux parcours qui se rejoignent
Derrière le lieu, il y a deux histoires qui ont fini par se rejoindre. Charlotte a d’abord fait les beaux-arts, puis s’est formée aux plantes médicinales et aromatiques, avec très tôt en tête l’envie d’un projet d’autonomie : une ferme pédagogique, et un habitat en terre-paille. Aujourd’hui, elle produit et transforme les plantes du jardin en tisanes, alcoolatures et cosmétiques, et anime aussi des ateliers de contraception naturelle auprès des femmes et des couples. Mais une bonne part de son activité tourne autour de la cueillette des petits fruits, cassis, groseille, myrtille, qu’elle décline ensuite en transformation culinaire : confitures, tartes, coulis.
Lobsang, lui, est paysagiste, un métier qu’il exerce encore quelques jours par semaine. Il consacre le reste de son temps à leur projet commun. Ses années de chantiers, notamment communaux, l’ont mis en confiance pour prendre en main le chantier de la maison avec Charlotte. Il a aussi beaucoup voyagé : pour apprendre l’anglais, il a passé plus de deux ans en Nouvelle-Zélande, où il sillonnait le pays en van en enchaînant les chantiers de paysagiste. C’est lui qui a façonné et structuré le terrain.
Ensemble, ils ont créé un lieu à leur image, chaleureux, vivant et esthétique, soigné dans les moindres détails, dedans comme dehors. Il suffit de quelques heures sur place pour avoir envie d’y rester et d’en prendre soin à son tour. Et tout cela sans jamais se compliquer la vie : chaque solution qu’ils ont retenue est aussi la plus simple qu’ils aient trouvée.

La maison en terre-paille
Installés là depuis neuf ans, sur deux hectares, ils sont partis d’un terrain nu, mais qui ne manquait pas d’atouts : de grands et magnifiques arbres centenaires, qui offrent une ombre précieuse en été, des haies vives, plusieurs sources, une serve, ce bassin maçonné par les anciens, et une cave taillée dans la roche.
Sur cette base, ils ont auto-construit leur maison avec une exigence de cohérence assez rare. Chaque choix a été pesé pour coller à leur recherche d’éco-construction, en évitant autant que possible le béton et les matériaux issus de la pétrochimie, ce qui reste un sacré challenge aujourd’hui, tant ces deux-là se sont imposés partout dans la construction. Les fondations sont cyclopéennes, la structure repose sur une ossature bois, les murs sont en paille et en terre, le toit est végétal, et l’étage est charpenté en chêne. À l’extérieur, un enduit à la chaux, et à l’intérieur, un enduit à la terre. Le sol est en travertin, une pierre qui respire, posé sur une dalle en chaux-pouzzolane, une roche volcanique légère qui rend l’ensemble drainant, isolant et respirant. Les châssis sont en bois et triple vitrage, signés de la Menuiserie Thiébaud, dans le Jura, reconnue pour concevoir les fenêtres les plus écologiques possible. Tout est fait pour que la maison respire : les débords de toiture protègent les murs, et aucune ventilation mécanique n’est nécessaire puisque tous les matériaux respirent et régulent l’hygrométrie.
Le résultat, nous l’avons vécu en pleine canicule : alors qu’il faisait plus de 37 °C dehors et que le van cuisait, on vivait à l’intérieur dans une petite bulle de fraîcheur, grâce à l’inertie des murs en terre.
Le reste suit la même logique du juste nécessaire. Pour le chauffage, un simple poêle suffit largement : dans ce genre d’habitat, un poêle de masse produirait une chaleur démesurée pour des murs qui ont déjà une belle inertie. L’avantage de ce poêle, c’est son petit four en partie supérieure, qui leur évite d’allumer le four électrique presque tout l’hiver. Pour l’eau chaude, ils ont opté pour un chauffe-eau tout simple : au bois l’hiver, au solaire l’été, avec des tubes sous vide. Une maison à taille humaine, sobre, et pourtant tellement belle et confortable, sans renoncer pour autant au confort d’aujourd’hui : lave-vaisselle, machine à laver, électroménager. Nous avons d’ailleurs découvert à quel point ce confort restait compatible avec une autonomie énergétique, à condition de bien choisir ses appareils et de caler ses usages sur ce que produit le soleil.
Le jardin et l’eau
Le jardin, lui aussi, est parti de presque rien. Ils en ont fait un véritable jardin-forêt comestible, où plantes aromatiques, petits fruits, arbres fruitiers et légumes poussent ensemble sur plusieurs étages, en culture étagée, ou culture en strates, comme on l’appelle en agro-écologie. À force d’essais et d’erreurs sur ce qui pousse le mieux et à quel endroit, les espèces ont fini par s’entraider, chacune profitant de ses voisines. Pour nourrir le sol, ils l’alimentent entre autres au basalte, une poudre de roche volcanique qui le reminéralise, lui apporte silice et oligo-éléments, et renforce les plantes. Ils anticipent déjà le réchauffement, en faisant grimper des kiwis et de la vigne sur des pergolas qui ombragent les cultures.
Le jardin est beau et harmonieux, et l’on a aussitôt envie d’y mettre les mains. Pour eux, c’est important : la beauté du lieu où l’on cultive participe à l’envie d’y travailler, et c’est un cercle vertueux.
L’eau, ils ont la chance de la tenir de plusieurs sources sur le terrain, qui couvrent tous leurs besoins, pour la maison comme pour le jardin. Elle est stockée dans plusieurs bassins, et l’arrosage se fait surtout par gravité. Cette année a pourtant été la première où ces sources, sur lesquelles ils pouvaient jusqu’ici compter les yeux fermés, ont commencé à tarir avec la sécheresse. De quoi poser la question de l’impact du changement climatique, même sur un terrain aussi bien pourvu. Côté assainissement, ils sont en toilettes sèches et en pédo-épuration, par une simple tranchée. Ils ont planté leurs fruitiers tout le long, si bien que ces arbres se retrouvent irrigués par cette eau. Cela rappelle le principe des serres avant des earthships.
Bien manger, du jardin au bocal
S’il est un sujet sur lequel nous nous sommes retrouvés, c’est l’alimentation et son rôle premier sur la santé. Croiser nos expériences a été passionnant.
La Haute-Corrèze est le pays de la myrtille, alors nous avons pas mal récolté et donné un coup de main à Charlotte pour ses préparations. Entre les cueillettes de petits fruits aux aurores et les récoltes de plantes pour les tisanes, on a découvert une partie de son activité de transformation : confitures de petits fruits, tartes aux myrtilles fraîchement cueillies, fondant cassis-chocolat, coulis, pickles de courgette, et la préparation du marché du dimanche matin. On y a vu de la passion, de la créativité, de la rigueur, et beaucoup de respect pour ce que donne la nature.
Le quotidien partagé
Au-delà des techniques, ce sont les journées passées ensemble que nous emportons. Nos quatre enfants, du même âge, se sont tout de suite bien amusés ensemble. Entre deux tâches au jardin, il y a eu les cueillettes, les repas partagés, les longues discussions, l’écossage des petits pois par les petits, et une après-midi au lac quand la chaleur devenait trop forte.
Un lieu qui fait réseau
Une chose nous a marqués : ils ne sont jamais seuls. À les écouter, on croise vite l’agriculteur voisin, l’apiculteur du bout de la rue, le paysan un peu plus loin, le maraîcher bio. Tout un réseau, riche, qui fait la force du lieu et donne du sens à ce qu’ils font. Leur village est d’ailleurs très vivant et plein de belles initiatives, qu’ils nous ont fait découvrir avec générosité.
Eux-mêmes s’y impliquent : ils participent à un café citoyen, tiennent le potager de l’école maternelle du village, et aimeraient faire visiter leur jardin aux enfants pour partager leur mode de vie. Une fois par mois, avec une autre maman, Charlotte emmène des enfants en forêt pour une activité. L’entraide entre paysans fait aussi partie de leur quotidien.
Charlotte le disait avec beaucoup d’humilité : chacun peut agir à sa hauteur, avec ses moyens, et c’est déjà beaucoup. Dans le contexte actuel, c’est son petit acte militant : son terrain, son activité. Entre producteurs et paysans, l’important est de se soutenir plutôt que de se tirer dans les pattes. La situation climatique et sociale est compliquée, et nous ne la renverserons pas d’un coup, mais nous pouvons tous faire notre part, à notre échelle, un petit pas à la fois.
Au final
Pendant tout notre séjour, Charlotte et Lobsang ont pris le temps de nous expliquer tout ce qu’ils ont développé en neuf ans, avec une humilité et une modestie qui forcent le respect. Voir ce qu’ils ont accompli est assez incroyable, et on a bien senti qu’ils gardaient encore beaucoup d’idées sous le coude : ça promet. Leur choix d’autonomie est d’abord un choix de liberté : être autonomes pour être libres. Ils nous ont montré qu’on peut vivre simplement, sobrement, et pourtant très bien : une maison fraîche en pleine canicule, un jardin qui nourrit, une table qui rassemble, et un village autour.
Ce séjour a été une révélation, presque une évidence. Voir cette vie en autonomie réellement vécue par une famille, avec des choix militants bien dosés, dans un village vivant et au milieu d’une nature magnifique, ça n’a rien à voir avec la lire ou l’imaginer. S’y ajoutent une région qui a tellement de belles choses à offrir, cette chouette famille et ses visions, et la découverte de la place que la paysannerie peut prendre dans une vie de famille. Tout cela nous a donné beaucoup d’espoir et une envie très concrète. Reste à voir ce qu’on arrivera à en faire.
Ce qu’on retient
- L’autonomie peut être belle. Terre-paille, sources, jardin nourricier : ici, l’autonomie n’a rien d’austère, et l’endroit donne envie d’y rester.
- Simple, mais bien pensé. Un poêle qui suffit, une dalle qui respire, l’eau par gravité : chaque choix vise le juste nécessaire, sans renoncer au confort.
- Ce qu’on mange nous construit. Leur rapport à l’alimentation, du jardin au bocal, nous a rappelé son rôle premier sur la santé.
- On n’avance pas seul. Voisins, apiculteur, maraîcher, école, café citoyen : le lieu tient aussi parce qu’il est branché sur tout un réseau, et parce que l’entraide y va de soi.
- Chacun à sa hauteur. Agir avec ses moyens, faire sa part : un petit pas à la fois, c’est déjà beaucoup.
Pour aller plus loin
- Le Jardin des Lunes, en Haute-Corrèze : maison en terre-paille autonome, jardin-forêt comestible en agro-écologie, petits fruits et transformation. Marché le dimanche matin à Meymac.
- Une vidéo réalisée sur leur projet par le youtubeur « jeune paysan » : https://youtu.be/FqV8hkfMdbM