Grain & Sens — Un écolieu qui a tout appris sur le tas
À Boffres, en Ardèche, un collectif multiculturel s'est installé sur un domaine de 20 hectares. Visite d'un lieu né d'une quête de sens, qui apprend l'autonomie et la vie de groupe à mesure qu'il avance.
Par Jon & Aline
Nous avions pris contact avec Grain & Sens en amont, et ils nous avaient répondu qu’ils ne pouvaient pas recevoir toutes les demandes de visite, mais qu’on pouvait passer à l’occasion de leur petit festival de musique. On n’avait pas spécialement prévu de s’arrêter là, mais comme ça tombait bien sur notre chemin, on est allés y jeter un œil par curiosité.
À l’arrivée, des petits panneaux indiquaient la direction : un sentier à travers la forêt qui descend vers l’écolieu, à Boffres, dans les collines de l’Ardèche, sur le domaine de Lavenant. On nous a accueillis, et on a pris le temps de s’imprégner des lieux, entre une petite mare et ses grenouilles, une plaine de jeux, la scène montée pour le festival, un grand potager et une serre de maraîchage, le tout ouvrant vers une vue incroyable sur les hauteurs de l’Ardèche.

Grain & Sens
Une fois qu’il y a eu un peu plus de monde, une visite s’est organisée. Kim, avec un bel accent anglais et un français parfait, nous a d’abord raconté l’origine du lieu. Une histoire qui en rappelle d’autres, déjà entendues sur notre route : plusieurs couples qui se sont rencontrés en quête de plus de sens dans leur vie.
Il leur a fallu deux ans pour trouver un lieu. Installés d’abord dans un gîte, ils ont enchaîné les visites jusqu’à perdre espoir et tout remettre en question. Et puis, par hasard, ils sont tombés sur cet endroit, complètement hors budget, où vivaient un couple et leur fils qui faisaient de la confiture à grande échelle et cherchaient à passer la main. L’entente avec les propriétaires a été immédiate, et ces derniers ont d’abord proposé aux couples de venir s’installer pour voir si leur projet tenait la route, ce qu’ils ont fait avant de réussir à réunir des financements, notamment via la Coopérative Oasis, dont ils ont été l’un des premiers projets soutenus.
Le terrain est énorme, 20 hectares dont 15 de bois, de quoi voir grand pour l’autonomie : ils prévoient de se chauffer principalement avec une grande chaudière à bois, dont l’abri était encore en construction lors de notre passage.
Kim nous expliquait qu’au départ, ils n’y connaissaient rien, ni à la vie en groupe, ni à l’autonomie, ni à la gestion d’un lieu, et qu’ils ont tout appris sur le tas, au prix de certaines erreurs difficiles à digérer.

Une structure commune, des activités à soi
Leur organisation repose sur une structure commune pour l’habitat et le terrain. Ensuite, chacun est libre d’y monter sa propre petite société ou activité professionnelle, indépendante de celle des autres : une maraîchère, un forgeron, et bien d’autres. Celle qui revient le plus souvent dans nos discussions, c’est la boulangerie, menée de bout en bout. Ils cultivent le blé aux alentours et font leur farine eux-mêmes, grâce à un moulin à meule de pierre Astrié qui a la particularité de moudre lentement, sans chauffer le grain, et de préserver ainsi le germe du blé, très nutritif et resté digeste, là où les moulins industriels l’écrasent et chauffent fort le grain. Kim, elle, est au pain au levain, tandis que son mari s’occupe du grain : ensemble, ils font deux à trois fournées par semaine, vendues dans les boutiques aux alentours.

Toutes les activités
Au-delà du pain, le lieu fourmille d’activités, chacun étant encouragé à développer la sienne et à ouvrir l’espace.
- Des camps d’immersion en anglais pour les enfants, portés par les familles anglophones du collectif.
- La location de salles pour des conférences ou des stages de permaculture et de yoga.
- Une partie camping, où s’organise aussi le festival qu’ils proposent chaque année.
- Un maraîchage, vendu en paniers et sur les marchés.
- Un gîte loué pour les camps ou via Airbnb.
- Des artisans aussi : un menuisier, un coutelier.
- Et, vu la taille du terrain organisé en plusieurs terrasses, une partie sous-louée à des camps de jeunes.

Vivre ensemble
Pour eux, c’était important d’avoir chacun son espace de vie privé, avec des parties communes. Kim nous racontait que parfois, avec tout le monde qui passe l’été pour les activités, ils ont besoin d’un petit coin où se retrouver juste entre eux. Ils ont donc installé, près de la boulangerie, une petite cuisine extérieure avec une terrasse, où ils peuvent simplement prendre un café.
Côté montage, ils s’appuient sur une société et une association : chaque foyer investit 10 000 euros et tous ont des parts égales, sans plus-value si quelqu’un décide de partir un jour. Ils sont aujourd’hui 14, enfants compris, et le collectif continue de s’agrandir, non pas en ouvrant à tout le monde, mais plutôt par contacts rapprochés. Tous les habitants du lieu n’en font d’ailleurs pas partie : certains sont membres du collectif, d’autres de simples habitants temporaires.
Le foncier et les eaux usées
C’était aussi très important pour eux d’obtenir un STECAL (secteur de taille et de capacité d’accueil limitées), une « pastille » dans le plan d’urbanisme qui autorise, à titre exceptionnel, des habitats légers et réversibles sur une zone agricole, normalement inconstructible. Ils en sont ravis : cette pastille va maintenant leur permettre de construire de nouveaux petits habitats, plus privatifs que l’actuel.
Pour les eaux usées, ils ont fait comme beaucoup le choix des toilettes sèches, ce qui évite d’avoir à traiter des eaux noires. Quant aux eaux grises, elles passent par un système de pédo-épuration, plus simple et plus facile à faire homologuer, dont le principe est le suivant : des tranchées peu profondes, remplies de BRF (du bois broyé), dans lesquelles s’écoulent les eaux grises, filtrées et digérées par la vie du sol. Kim nous montrait un dispositif qu’ils avaient ajouté : un premier filtre de paille pour capturer les graisses, comme le savon, avant d’envoyer l’eau dans les tranchées, afin de ne pas tout colmater. Ils dirigent l’eau vers une tranchée différente chaque semaine et changent la paille, qu’ils mettent ensuite au compost.

Ce qu’on retient
- Apprendre sur le tas. Ils sont partis sans rien connaître à la vie de groupe ni à l’autonomie, et ont tout appris en avançant, erreurs comprises. C’est sûrement le seul moyen de vraiment se lancer.
- Du grain au pain. Cultiver le blé, moudre sa farine au moulin Astrié pour garder le germe, cuire son pain au levain : une filière courte et cohérente, du champ à la boutique.
- Plein d’activités, mais un coin à soi. Camps, festival, gîte, maraîchage, stages : le lieu vit beaucoup. D’où l’importance d’avoir gardé un espace privé et une petite cuisine pour souffler entre eux.
- Des outils pour s’installer. Le STECAL pour bâtir des habitats légers, l’équilibre entre espaces privés et communs, le montage société + association à parts égales : autant de briques concrètes pour faire tenir un collectif.
Au final, nous sommes repartis avec l’impression d’un lieu très vivant, qui assume d’apprendre en marchant. Nous étions venus par curiosité, et nous avons surtout vu un collectif lucide sur ce qu’il lui reste à construire, sans rien cacher des difficultés, et qui avance avec enthousiasme et beaucoup d’espoir dans l’avenir de son lieu.
Pour aller plus loin : le site de Grain & Sens et leur page sur la Coopérative Oasis.
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