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Rencontre

Christèle, bergère d'alpage — accompagner, ne pas diriger

Une rencontre par hasard dans la vallée de la Rouanne, près d'Ancelle. Une journée dans les alpages avec Christèle, qui garde 1 800 brebis.

Par Jon & Aline

Christèle, bergère d'alpage — accompagner, ne pas diriger

On a rencontré Christèle complètement par hasard. On était dans le coin d’Ancelle, dans les Hautes-Alpes, où on avait repéré une via ferrata dans la vallée de la Rouanne. On y est montés en van pour la faire avec les enfants, et l’endroit, au milieu des montagnes, était si magique qu’on a décidé de rester quelques jours.

Deux randonneurs avec sacs à dos montent un versant d'alpage verdoyant de la vallée de la Rouanne, sous des crêtes minérales et un grand ciel bleu
La vallée de la Rouanne, près d'Ancelle.

Une ribambelle de moutons

Le lendemain matin, surprise : une ribambelle de moutons descend de la montagne. On a fait nos curieux, et après quelques discussions avec les gens présents, on a compris que le troupeau redescendait pour des soins, et que les éleveurs s’étaient rassemblés à cette occasion.

Le troupeau, justement, raconte déjà beaucoup. Il appartient à plusieurs éleveurs qui le mettent en alpage commun et en confient la garde à une bergère. Il est composé principalement de brebis, avec quelques béliers. Les brebis servent à la reproduction, pour donner des agneaux destinés à la viande, et une partie d’entre elles est d’ailleurs déjà pleine dès le mois d’août. Elles reviennent d’année en année, une même brebis pouvant vivre jusqu’à 13 ans.

C’est là qu’on a croisé Christèle, qui redescendait avec les bêtes et ses chiens. On a échangé deux ou trois mots, le courant est tout de suite bien passé, et on lui a demandé si elle accepterait de nous laisser l’accompagner une journée en montagne. Elle a accepté.

Troupeau de brebis qui descend en nombre par un chemin d'alpage au petit matin, avec une prairie verte, une clôture et la forêt en arrière-plan
La ribambelle de moutons qui descend, au petit matin.

Christèle, bergère par hasard

On s’est donné rendez-vous un jour de la semaine, directement dans les alpages, en espérant l’y retrouver, elle et son troupeau. On a grimpé, on les a vite repérés, et Christèle nous a alors expliqué les différents aspects de son métier.

Elle est devenue bergère un peu par hasard. Un jour, une rencontre l’a amenée à donner un coup de main à un berger, puis à assurer un remplacement, et c’est là qu’elle s’est dit que c’était fait pour elle. Au début, elle emmenait ses trois enfants là-haut avec elle, à vivre dans la cabane que les bergers ont en général sur l’alpage. Avec les années, elle a pris du galon : aujourd’hui, elle garde un troupeau de 1 800 brebis pendant quatre mois, en binôme avec un autre berger. Le principe de l’alpage est simple : l’été, les troupeaux montent pâturer en altitude pendant que, dans la vallée, les éleveurs récoltent le foin pour l’hiver. Et quand les bêtes redescendent à l’automne, Christèle change complètement de rythme : graphiste de formation, elle a gardé son côté créatif et se met au tour à bois pour créer des objets artistiques, sous le nom d’Atelier Ellipse.

Christèle, casquette et bâton de berger, monte un versant d'alpage avec son chien de conduite noir, le troupeau dispersé sur la pente et de hautes montagnes au fondChristèle assise dans l'herbe en doudoune verte, son chien noir à côté d'elle, tous deux regardant le troupeau qui broute en contrebas
Christèle et ses chiens, à la garde.

La garde

Le cœur du métier, c’est ce qu’on appelle la garde : garder les brebis, bien sûr, mais aussi les soigner, les mener boire et repérer les bêtes malades.

Tous les bergers ne le font pas, mais c’est un aspect du métier qui anime particulièrement Christèle : elle a un vrai rôle écologique, de préservation de la montagne. Le nard, par exemple, est une herbe envahissante qui forme des tapis serrés empêchant les autres herbes de pousser. Et moins de variété végétale, c’est moins de fleurs, moins de pollinisation, bref une biodiversité qui s’appauvrit. Pour freiner sa propagation, elle installe donc des parcs tournants qui obligent les bêtes à pâturer sur toutes les zones, y compris là où le nard gagne du terrain.

Gros plan d'une pelouse d'altitude faite de touffes d'herbe rase et sèche, le nard, mêlées à de l'herbe plus verte
Le nard, l'herbe rase que les brebis sont chargées de brouter.

Ce travail de préservation s’inscrit dans des dispositifs comme les MAEC (les mesures agro-environnementales et climatiques de la PAC). Les éleveurs touchent une prime pour ça, mais elle n’est pas toujours répercutée dans la rémunération des bergers, alors qu’elle représente une charge de travail supplémentaire importante. Christèle, elle, le fait par conviction.

Troupeau de brebis regroupé sur un replat d'alpage entouré de forêts de mélèzes, un chien de conduite noir assis au premier plan qui surveille
Le troupeau regroupé, sous l'œil du chien.

Accompagner plutôt que diriger

Le plus fascinant, c’est le mouvement du troupeau. Christèle ne le dirige pas, elle l’accompagne, comme on accompagne le mouvement d’un bateau en mer : il n’y aurait aucun sens à vouloir le contraindre ou le forcer. Elle nous fait d’ailleurs remarquer qu’un bateau a un gouvernail, et que gouverner, à l’origine, veut justement dire accompagner. C’est un mot qu’elle aime : son rôle est d’accompagner, pas de commander. Elle nous confie d’ailleurs que la communication non violente l’aide à mieux écouter son troupeau. On a trouvé l’idée passionnante, et on s’est dit qu’elle dépassait largement le métier de berger : accompagner plutôt que contraindre, c’est une posture qui vaut tout autant pour l’éducation ou pour la façon de gouverner.

On a appris quelques mots du métier. Donner le biais au troupeau, c’est jouer avec son mouvement naturel : en tenant compte du relief et de la végétation, le berger l’oriente juste un peu, ce qu’il faut pour lancer un cheminement que les bêtes suivent ensuite d’elles-mêmes. Le chemin tracé par les troupeaux, lui, s’appelle une draille. Et quand les brebis chaument, elles restent groupées et au repos, aux heures les plus chaudes, une fois qu’elles ont suffisamment mangé.

On a passé la journée à suivre ce mouvement : des allers-retours, des pauses, et Christèle qui observe sans relâche, envoyant de temps en temps un chien sur les brebis qui s’écartent. Elle nous expliquait qu’elle s’assure surtout que les bêtes regardent dans le même sens : tant qu’elles vont dans la bonne direction, pas besoin d’aller les chercher, elles suivent. Tout son soin est de ne jamais contraindre les bêtes, mais de les accompagner et de les encadrer, par respect pour l’animal comme pour le troupeau. Elle dégage d’ailleurs un calme impressionnant, qui masque une hypervigilance de tous les instants. On sent qu’elle a vraiment à cœur de veiller sur ses bêtes.

Un chien de conduite noir au premier plan, le troupeau qui broute en file le long d'un versant d'alpage, grandes montagnes au fondLe troupeau en file indienne sur une draille d'alpage, hauts sommets encore tachés de neige à l'horizon
Suivre le mouvement, sans le diriger.

Les chiens

Justement, les chiens. Ceux de conduite sont impressionnants : Christèle a à peine besoin de quelques mots, et ils savent quoi faire. Et puis il y a les grands chiens qu’on appelle souvent patous (même si ce ne sont pas tous des patous au sens strict) : eux vivent au milieu du troupeau pour le protéger, notamment du loup.

On entend beaucoup d’histoires avec les randonneurs, surtout ceux qui ont un chien. Les règles tiennent en peu de choses : rester calme, ne pas courir, tenir son chien et s’écarter doucement. Nous, on n’a eu aucun souci, au contraire, ils venaient chercher des caresses. Mais à hauteur d’enfant, ça reste de sacrées bêtes.

Colin et Léon sur la draille avec Christèle de dos (sac à dos, bâton), un grand patou noir et blanc et un chien de conduite, montagnes derrièreLes deux enfants à côté d'un grand patou noir et blanc qui vient chercher des caresses sur un sentier caillouteux d'alpage
Chiens de conduite et patous. À hauteur d'enfant, de sacrées bêtes.

Gérer du vivant

Christèle nous parle aussi de ce que c’est que de gérer du vivant : c’est à la fois beau et terriblement humble. Il y a la beauté des bêtes et des grands espaces, et de l’autre côté la réalité qui ramène vite sur terre, avec la maladie, la mort et le caractère de chaque animal.

Quelques jours avant, en allant courir dans le coin, on était justement tombés sur des vautours en train de manger une brebis morte d’une mammite. Christèle nous expliquait que les premiers jours, quand les brebis se jettent sur l’herbe bien grasse, ça peut provoquer des soucis et des infections.

Il y a aussi la météorisation : une brebis qui se retrouve coincée sur le dos peut gonfler très vite. Comme elle a plusieurs estomacs, ça fermente et produit du gaz en un rien de temps, au point que la bête peut en mourir si personne n’intervient. Christèle nous raconte une anecdote : un jour, avec sa fille, elles sont tombées sur un cas pareil. Elle a pris le couteau de sa fille pour percer un trou directement dans le ventre de la bête et évacuer le gaz. La brebis a été sauvée.

Elle ne nous cache pas la dureté du métier : 24 h/24, 7 j/7, sans un jour de repos pendant les quatre mois d’alpage. Ça abîme le physique, la montagne peut être rude, et les journées sont parfois très solitaires. C’est dur moralement, d’être seule face à tout ça. Et ce n’est pas simple de trouver un bon binôme : elle passe beaucoup de temps à former des bergers qui, souvent, ne restent pas.

Sur la relation avec les éleveurs, elle a de la chance : elle s’entend très bien avec les siens, qui lui font confiance, l’aident sur certains soins et veillent à ce qu’elle ait une cabane confortable. Ce n’est pas toujours le cas. Beaucoup d’éleveurs montent leur troupeau depuis le sud pour l’alpage et ne reviennent pas avant plusieurs mois. Elle essaie aussi, autant que possible, de convaincre les éleveurs de ne pas tracer des pistes au bulldozer un peu partout par souci d’efficacité, malheureusement parfois au détriment de la préservation de la montagne, déjà si fragile.

Les deux enfants assis dans les cailloux d'un alpage avec un chien de conduite, le troupeau étalé en contrebas dans la vallée verdoyante
Une pause, le troupeau en contrebas.

Ce qu’on retient

Le berger accompagne, il ne commande pas. Donner le biais, lire le mouvement, laisser le troupeau suivre. Une posture qui parle autant d’élevage que d’éducation.

Un métier de gardien de la montagne. Faire pâturer là où il y a le nard, déplacer des parcs tournants : la bergère entretient la montagne autant qu’elle garde les bêtes.

Gérer du vivant, c’est beau et rude. La maladie, la mort, les soins en urgence. Christèle est solide, lucide, sans rien enjoliver.

Un travail 24/7, souvent mal reconnu. Des journées sans fin, un physique qui encaisse, des primes qui n’arrivent pas toujours jusqu’aux bergers.

On a remarqué chez Christèle un don pour tout voir sans en avoir l’air, anticiper et lire le mouvement du troupeau. Au final, on a passé une belle journée avec elle, heureuse de partager. Une femme d’expérience, qui nous a impressionnés par son calme et par son regard doux et beau sur le vivant, et qui nous a inspiré le respect. On a aussi tout simplement pris plaisir à se poser et à observer à ses côtés.

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