Le Radis qui pique — « Bonjour les voisins »
Plusieurs jours chez Béné, maraîchère bio à Bracon dans le Jura. Une rencontre par hasard, devenue un coup de cœur.
Par Jon & Aline
On a trouvé Le Radis qui pique par hasard. On s’intéressait à un terrain dans le coin et on cherchait les initiatives bio aux alentours. On l’a repéré sur Google Maps, on a envoyé un mail, et Béné nous a répondu chaleureusement que sa porte était toujours ouverte.
On est arrivés un peu sans prévenir, un week-end où elle était bien occupée. Après deux tentatives, on pensait continuer notre chemin de peur de déranger, mais elle semblait aussi vouloir nous rencontrer, et on s’est donné rendez-vous la semaine suivante. On est finalement restés un peu plus d’une semaine, le van posé dans sa prairie, et tous les matins elle nous lançait un « Bonjour les voisins ».
Le maraîchage de Béné
Béné cultive en bio depuis 2012. Elle a plus ou moins 1 hectare de légumes sur 2,5 hectares de terrain. Elle croit au bio, qu’elle a toujours pratiqué, et autant que possible non-hybride. Avant de se lancer, elle avait fait des études pour devenir enseignante, avec dans un coin de sa tête un projet de ferme pédagogique. Ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça, et c’est finalement sur un terrain en location qu’elle a lancé son activité de maraîchage, en parallèle d’un second job par sécurité. Le terrain en question est le seul plat des environs, entouré de collines, et son propriétaire se disait que c’était parfait pour y faire du maraîchage.
Aujourd’hui, elle s’est entourée de Louna, son employée, et elles forment une bonne équipe à deux. Louna, encore jeune, ne tarit pas d’éloges sur son travail, ses conditions et son lien avec Béné, sa « boss ».
C’est aussi là qu’on a fait la connaissance de sa famille : ses enfants Théo et Zélie, qui se sont super bien entendus avec les nôtres, et son compagnon Laurent.
On a pu participer à plusieurs tâches quotidiennes : récolte de petits pois, cueillette des salades, tuteurage des tomates, plantation des poivrons et des courges.

On a eu la chance de beaucoup échanger avec elle sur son parcours et son projet, et de découvrir son professionnalisme, son efficacité et son énergie.
Les enfants, eux, ont eu le bonheur ultime des enfants : monter sur le tracteur pour butter les patates, sarcler les choux.
Côté vente, c’est principalement de la vente directe sur la ferme, deux fois par semaine, ou via un petit marché de producteurs, bio et local, à Arbois. Elle fait aussi de la vente pour les restaurateurs et des paniers de légumes pour l’AMAP locale. En plus du maraîchage, elle organise des guinguettes l’été, des marchés d’artisans et une fête paysanne, pour se diversifier, faire se rencontrer les gens et pour le fun : elle y tient. Elle nous répétait souvent qu’elle ne voyage pas beaucoup, mais que c’est en rencontrant les gens et leurs histoires que ça la fait voyager.
Elle essaie au maximum de valoriser toute la production, en faisant des repas avec les légumes dits « moches ». Pour avoir mangé plusieurs fois avec elle, elle cuisine incroyablement bien : une cuisine généreuse et créative, faite de bidouille et de produits simples, mais tellement délicieuse. Elle en fait même un complément d’activité, avec un peu de cuisine collective de temps en temps et de la transformation.
Steak, Hâché et Zora
Pour sa consommation, Béné a des poules pour les œufs et deux petits cochons par an : Steak et Hâché (oui, elle a de l’humour ;)). Elle arrive à les nourrir avec le pain rassis d’une boulangerie, ses restes alimentaires et parfois du petit lait des fromageries.
On a aussi fait la connaissance de Zora, une petite cochonne qui est un peu leur animal de compagnie depuis quelques semaines. C’est une race qui broute l’herbe entre les vignes du Jura pendant l’hiver. Recueillie à la naissance, elle était un peu l’attraction du moment avec les enfants.

Béné, créatrice de lien
Béné a une personnalité ultra inspirante et elle est douée pour le lâcher-prise. Détendue, optimiste, ultra généreuse, elle ne se prend pas la tête à chercher l’optimisation parfaite dans son travail ou son installation : elle avance, et elle tourne tout au positif. Elle peut décider de ne pas travailler une après-midi, ou d’arrêter le désherbage si ça la saoule, pour aller faire autre chose de productif et rester dans une bonne énergie.
Petite anecdote : nos enfants ont eu la très mauvaise idée de jouer aux fléchettes sur un de ses tuyaux d’arrosage et de faire plein de petits trous (ben oui, c’est bien trop rigolo !). Elle les a fait venir et leur a gentiment indiqué que c’était une grosse bêtise, mais que s’ils avaient compris, c’était réglé. Pendant qu’on se liquéfiait face à la situation et qu’on faisait tout pour réparer, elle répétait que ce n’était pas grave, que c’était la bonne occasion pour adapter son installation. Le mieux qu’on a pu faire, c’est de lui refiler deux tablettes de chocolat. (Précision de taille : c’était la pire idée de nos enfants à ce jour, et on pense qu’ils ont retenu la leçon.)
Béné s’est formée dans l’éducation avant le maraîchage. Elle garde un volet accueil plus discret : elle reçoit des personnes en situation de handicap mental et des enfants, et elle s’implique dans la création d’un jardin à l’école de ses enfants. La pédagogie, on sent qu’elle a ça en elle.
Elle a aussi ce don incroyable de créer du lien et de fédérer autour d’elle et de son projet. On a vu un entourage solide et enthousiaste, des gens prêts à donner du temps et de l’énergie pour son projet, et pour elle. Son accueil, sa générosité, son côté fédérateur, ce n’est pas un hasard.
Au-delà de son projet de maraîchage, déjà très inspirant, c’est surtout une façon de vivre qu’on a découverte chez Béné : le choix du lâcher-prise, de la détente, d’un quotidien sobre mais plein. Une belle leçon de vie pour nous.
C’est une mentalité qu’on a vue chez Béné, Louna, Laurent et plusieurs autres personnes là-bas : se satisfaire de ce qu’on a, sans vouloir toujours plus. C’est une mentalité qu’on aimerait aussi atteindre. C’est très important pour nous.
L’habitat de Béné
Béné a récupéré ce terrain agricole avec un vieux bâtiment agricole. Elle l’a rénové pour environ 35 000 €, isolé en ouate de cellulose, bardé de bois brûlé à l’extérieur et enduit de terre à l’intérieur, où le bois habille aussi les finitions. Son habitat est sobre, hyper chaleureux et confortable, avec simplicité, et ça nous a fait rêver. Elle a quand même eu énormément de mal à faire valider tout ça et a essuyé quatre permis refusés avant que ça passe.
Le système agricole local
C’est un sujet qui nous semble important à mettre en avant : il n’est pas facile pour une personne d’habiter sur un terrain agricole. À juste raison, les terres agricoles doivent être réservées pour produire de la nourriture et éviter d’être bétonnées. C’est aussi une manière d’éviter l’effet des mini-hameaux, ces grappes d’habitations qui finiraient par se greffer à chaque ferme. Reste qu’il faut justifier sa présence sur place : avec beaucoup d’animaux à surveiller ça passe, mais pour un maraîchage, ce n’est pas jugé suffisant.
Aujourd’hui, pas mal de gens veulent se lancer dans des micro-fermes avec un habitat léger et démontable, mais c’est presque totalement refusé par le système actuel dans cette région. Ça ne nous semble pas cohérent : ne pas pouvoir habiter sur son lieu de travail ajoute plein de contraintes à des jeunes familles qui voudraient s’installer. Ça n’encourage pas l’agriculture paysanne et ça laisse plus de place à l’agro-industrie.
Un autre aspect qu’on a compris en discutant avec eux : le monopole des terrains dans le Jura par les éleveurs AOP Comté. Leur quota de lait à produire dépend directement de la surface de prairies détenues, même quand elles ne sont pas utilisées. Du coup, ils gardent les terres pour conserver leur quota, ne les utilisent pas toutes, et ne les vendent pas non plus. Toutes les terres agricoles sont réservées pour ça, même si elles pourraient profiter à quelqu’un d’autre qui produirait de la nourriture.
Au premier regard, on n’y voit pourtant pas de problème : les pâturages sont magnifiques, les vaches font partie du décor. Sauf que ce système ferme presque complètement l’accès aux autres activités agricoles, celles qui pourraient nourrir les gens au quotidien, comme le maraîchage ou les vergers. À nos yeux, le Comté n’est pas un aliment indispensable, alors qu’un maraîchage offre une bien plus grande quantité de nourriture, et il ne peut pourtant pas accéder aux terres. Obtenir une parcelle devient quasi impossible, et pour pouvoir habiter sa ferme, il faut visiblement faire preuve de désobéissance et de culot. Un système qui questionne l’avenir et la légitimité qu’on accorde aux activités agricoles diversifiées, trop souvent jugées anecdotiques, voire « mignonnes ».
Ce qu’on retient
Se satisfaire de ce qu’on a. La mentalité qu’on a sentie partout chez Béné et autour d’elle. On voudrait l’emporter avec nous.
Diversifier pour rassembler. Guinguettes, marchés d’artisans, paniers, repas partagés. Ça fait rentrer du monde, et ça crée du lien.
Habiter son lieu de travail, c’est compliqué. Protéger les terres agricoles a du sens, mais le système actuel rend la vie sur place très difficile pour les maraîchers et pour les micro-fermes en habitat léger.
Le foncier, encore et toujours. Le quota AOP qui immobilise des prairies dans le Jura est un cas particulier, mais c’est un rappel que l’accès à la terre est l’angle mort de presque tous les projets agricoles qu’on a croisés.
Au final, on était venus découvrir un projet de maraîchage. On a surtout rencontré une belle personne, inspirante, forte et généreuse. Sans en attendre autant, on a eu la chance d’être intégrés quelques jours à sa famille, à ses amis et à son projet. On en repart nourris, et pour être honnêtes, ça n’a pas été simple de quitter Le Radis. ;)
Pour aller plus loin : la page Facebook du Radis qui pique, Le Radis qui pique sur Jura Tourism, et l’AMAP de Salins.
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